Cheveux

Une femme passe devant moi, les cheveux divisés symétriquement en deux couleurs.

Ah, une autre.

Et une autre.

Une femme au cheveux blancs, teints bleu. On dirait de la barbe à papa.

Assis sur un banc, un homme chauve. Son cuir chevelu reluit au soleil, de plus en plus rouge. Il répète inlassablement à chaque passant « Avez-vous 25 sous? » sur l’air de « Bonne fête ».

À entendre le nombre de fois qu’il reprend la ritournelle, je comprends qu’il y a beaucoup de marcheurs, mais peu de 25 sous.

Les nuages s’étirent mollement dans le ciel s’accrochant, au passage, aux mille clochers de la ville. Une ombre d’espoir pour le cuir chevelu rougi de l’homme aux 25 sous.

Périgrination ordinaire

Le crayon à la main, mon regard vers l’intérieur, je réfléchis. Évêque de Lyon. Six lettres. La pointe du stylo sèche, suspendue au dessus du papier. Mon regard se met à errer, désespéré de trouver un indice inattendu. Il se pose sur une petite annonce classée. Classée dans la section Astrologie/Occultisme. Je pose le crayon.

 »Médium pure, 40 ans d’expérience, ne pose aucune question, réponses précises et datées, confidentielles (avec ou sans Visa/MasterCard) »

Pourrait-on en dire autant de l’évêque de Lyon?

Ce médium a-t-il de purs talents de cruciverbiste?

De plus en plus de questions mais toujours autant de cases blanches à noircir.

 » (…) ne pose aucune question, réponses précises (…) ». Annonce tentante dans le contexte.

Pur. Je suis troublée par l’adjectif. Peut-on vraiment être médium pur? N’est-ce pas contradictoire? Ne peut-on pas être complètement et entièrement pur par définition? Un peu choquant d’être rencontrée par un astrologue en partie pur, non?

C’est décidé, je ne ferai pas appel à ses services.

Cette décision me soulage et m’apaise.

La nuit tombe. Impossible de poursuivre les mots croisés. Il est temps d’aller brosser mes dents.

Humide hallucination

Le ciel d’un bleu acier est voilé par une atmosphère chargée de fines particules d’eau. L’air scintille, miroite le vert feuillage du tilleul. Le mouvement des gouttelettes distorsionne les objets environnants. J’avance, je fends l’air, tassant les particules en suspension, tantôt délicatement, tantôt brusquement. Je me fraie un sentier dans l’humidité.

À une intersection apparaissent un homme et son chien. Le chien revêt une luxuriante toison noir éden, une caractéristique que partage l’homme qui le tient en laisse. Les profondes craquelures de ses mains trahissent l’âge que veut projeter sa crinière dense et unie. Mon regard fixe sa chevelure noir jais, s’agençant parfaitement à la moustache drue qui couronne sa lèvre. Mes yeux font plusieurs fois le même trajet triangulaire reliant les trois pôles capillaires.

Nos routes se croisent., ils quittent mon champ de vision. Le rideau d’humidité se referme derrière eux. Et à cet instant précis, le scintillement de l’air, le vrombissement des climatiseurs et des cigales, me font douter de la réalité de cette vision.

La poésie

Je sors d’un entrepôt, les bras chargés de paquets, au cœur d’un immense stationnement où sont plantés plusieurs dizaines d’autres entrepôts. Je passe à l’auto déposer mes achats et je cherche des yeux mon prochain arrêt. Le commerce où je désire me rendre est à cinq cents mètres de là. Mais à peine quelques mètres parcourus me font réaliser qu’il est impossible de m’y rendre à pied. Pratiquement aucun trottoir ne borde les rues reliant les stationnements entre eux, aucune traverse piétonnière pour franchir les carrefours.

Dans cet environnement créé par des êtres humains, moi, un être humain, je n’ai pas de place pour m’y déplacer. Je m’immobilise, figée par toute l’absurdité de la situation. L’auto, synonyme moderne de liberté, crée des situations aberrantes d’où naissent plutôt un sentiment d’aliénation. Et c’est immobile, au milieu d’une mer d’asphalte peuplée de véhicules, que je saisis l’ampleur de la situation. Ce n’est pas qu’absurde, en fait, c’est laid.  Je suis entourée de laideur.

De cette mer grise et dure jaillissent des cubes monochromes remplis de marchandises sans originalité, sans valeur autre que de la perdre trop rapidement, nous forçant à les remplacer. Des objets, devant, au départ, encombrer nos tiroirs, servent finalement à garnir les dépotoirs. Quelques chicots d’arbres survivent à l’ombre de la forêt de lampadaires : triste réminiscence d’une nature victime du brutal étalement urbain. Un environnement sans aspiration. Sans envergure. Sans vie. Sans vie malgré les foules d’individus qui s’y rassemblent, s’y frôlent sans véritable interaction.

Alors, comme tous les autres, j’embarque dans l’habitacle de mon véhicule, acceptant ainsi les règles tacites qui me permettent, semble-t-il, d’exister dans cet espace stérile. Mais c’est faux. On ne peut pas exister dans un carcan d’acier. Je ne sens aucune pulsion, aucune aspiration. Tout s’éteint. Je ne vis pas.

Cet endroit je ne me permets pas vraiment d’exister. Ici, je ne suis qu’une consommatrice de ressources naturelles et humaines, indifférente au monde dans lequel toutes celles-ci s’insèrent. On me fait croire que mes pensées, mes gestes, mes décisions, mon corps forment une entité qui est indépendante de tout le reste.  On me fait croire que je peux m’extirper de la nature d’où je proviens pour gagner en confort, en autodétermination, en contrôle. Pourtant, c’est tout le contraire. Ainsi retranchée du monde, je suis à la merci des dictats déterminés par je-ne-sais-quelle-compagnie multinationale, éteignant tout le potentiel d’originalité et d’imagination qui m’habite. Je suis coupée de tout ce qui peut m’inspirer à devenir plus.

On devient plus en ayant de l’espace pour oxygéner la partie en soi sensible à la poésie qui émane de toutes choses, en (re)donnant à la poésie son sens premier : faire, créer. Pour ainsi nous (re)donner l’envie et le pouvoir d’inventer. Mais surtout et avant tout exiger un monde beau, plus beau que soi pour faire resurgir toute la force en nous. Se gaver de la beauté de notre environnement pour la lui rendre ensuite.

Nous sommes faits de ce que nous voyons, des lieux que nous fréquentons, mais aussi de ce qu’on nous raconte. Le récit des paysages que nous font la fiction, le documentaire, les nouvelles, nos amis qui voyagent constitue peu à peu en nous une sorte de pays intérieur où l’on rapaille les images de dehors pour s’en faire une géographie intime. C’est pour ça qu’il faut soigner les lieux ou l’on vit, et, soigner aussi la façon dont on les raconte: on finit par être bâti comme eux.

-Véronique Côté, La vie habitable

L’infinité du bout

Le bout. Celui auquel fait référence l’expression  »être à boutte ». À bout de sourires, de patience, d’énergie, d’empathie, d’idées. À bout de ressources. Ces ressources qui me construisent. En tout cas, les ressources auxquelles je m’identifie, que je revendique comme étant moi.

Être à bout, c’est être nue mais réaliser que l’on existe tout de même. Sans sourire, sans patience, sans énergie. J’existe. Encore.

Être à bout, c’est être à bout de soi, être seule avec soi (ou peut-être devant?). Cette posture inconfortable me permet de comprendre que ce je croyais être le bout, ne l’est pas finalement. Pour le meilleur et pour le pire, ça continue.

 

 

 

La beauté

Ma mère a coutume de dire qu’il est important de s’entourer de belles choses, car le monde est rempli de choses laides. Elle entend par choses laides la guerre, la misère ou la violence par exemple. Pour ne pas être atteinte par ces malheurs, elle se pare de boucliers tels que l’amour, la famille, l’empathie.

Ma mère ne fréquente pas les médias sociaux. Elle ne connaît rien à ses utilisateurs qui inondent leur page personnelle de dizaines de selfies quotidiennement. J’ai tenté d’expliquer le concept de selfies à ma mère, mais l’essence du phénomène lui échappe. Car si les selfies sont de belles photos témoignant d’un événement mémorable en compagnie de belles personnes heureuses, il s’agit tout de même d’une définition très réductrice. Contrairement aux banales photos qui garnissent nos albums jaunis, les selfies servent à publiciser la vie de son auteur. Publiciser oui parce qu’ils s’apparentent davantage à la publicité qu’au rôle de réminiscence qu’a un album photo. La publicité veut vendre un produit, une idée. Pour y arriver, il faut susciter le désir. Et qui désire la laideur? Dans le fond, on est tous comme ma mère : on veut de la beauté.

Mais si nous devions fournir un effort certain pour épier la beauté dans laquelle les voisins vivaient, ce n’est maintenant plus le cas. Assise, peu importe où, du bout de mon index, je suis pas-à-pas le voyage au tour du monde d’une quelconque collègue; je salive devant des assiettes savamment montées par le chef cuisinier du resto auquel j’essaie, en vain, de faire une réservation depuis des mois; je visite le condo ultra-post-contemporain d’une célèbre inconnue, meublé à la dernière mode boho-shabby-urbain-trash. Une grossière caricature? Peut-être. À vous de me le dire.

L’immense accessibilité de la beauté attise nos envies. Et ici, il est difficile de distinguer le beau du bonheur. Toujours intrinsèquement liés, le bonheur est assurément beau.

***

Par un bel après-midi, j’erre dans les rues d’un quartier branché de la ville. Le ciel est bleu, la brise est douce et j’ai un malaise. Entre les barbes fournies soigneusement entretenues qu’arborent tous les hommes, les cheveux à la fois longs et rasés des femmes, tous vêtus du même style vestimentaire, je suis confuse. Ici, trois femmes buvant un liquide verdâtre, tapis de yoga au dos, exhibent leur ventre gravide dans des vêtements de fibres extensibles; là-bas, deux inconnus affublés des mêmes tatous picturaux tentent de démêler les laisses de leur pog respectif.

Tout est si beau, si parfait autour de moi. Pourtant, ce bonheur ne me contamine pas. Bien au contraire, il me ronge. Je pourrais rationaliser en me disant que le bonheur, ce n’est pas ces images mille fois scrollées.  Malgré tout, loin de m’apaiser, l’envie, la jalousie, la colère m’habitent. Sentiments inesthétiques qui m’enlaidissent certainement. Un constat déstabilisant, car habituellement refoulé. Jamais de selfie de ce moi.

Pourtant, il s’agit tout de même de moi aussi. « Aussi » prend toute son importance ici, car il exprime deux entités différentes tout en mettant en lumière leur égalité. Et de là naît mon malaise : je suis belle et laide à la fois. Ces deux états coexistent, s’entremêlent à ne plus pouvoir les distinguer. Et comme lorsqu’on mélange toutes les couleurs pour donner un brun terne, lorsqu’on mélange le beau et le laid, on obtient l’ordinaire.

Ordinaire. Le mot est lancé. Je suis ordinaire. Je ne veux pas en faire un statement ou devenir un porte-étendard d’un mouvement qui deviendrait alors ironiquement extraordinaire. Simplement, je suis ordinaire. Banale. Commune. Mes joies, mes peines, mes aspirations, mes nuits blanches sont vécues par tous. Et quelle libération! Quel soulagement d’être qu’une parmi les autres. Rien de plus, rien de moins.

Ces mots que j’écris l’ont déjà été maintes et maintes fois avant. Je m’inscris dans une continuité qui me porte, supporte. Je repose sur cette masse informe et indistincte d’où je ne veux plus me dissocier pour revendiquer je ne sais quelle différence. Et étrangement, de cet amalgame naît un détachement. Inutile de trouver des réponses. Inutile de qualifier les émotions qui m’habitent. Elles font partie d’un tout. Un tout plus grand que moi, dont je fais partie.

Moment de grâce. Fugace mais tout de même ressenti. Ce moment a existé.

Moite

Une chaude soirée d’été; la lumière jaunâtre d’un lampadaire perce la noirceur collante. Ambiance palpable.

Un papillon parvient à battre des ailes dans l’épaisse moiteur.  Peut-être nage-t-il en réalité, pour rejoindre la surface et reprendre son souffle?

Une légère brise ou peut-être une petite vague — impossible de savoir — percute le fil auquel est suspendue une araignée.  Le papillon rejoint le plafonnier.  Et l’araignée se balance au bout de son fil.  Elle le remonte créant une oscillation de plus en plus rapide.  Le fil rompt. Contre toutes attentes, l’araignée tombe, sa chute nullement amortie par l’atmosphère, et disparaît.

Le quotidien

Au coin d’une rue bouchonnée, une camionnette blanche est conduite d’une main, l’autre pend à l’extérieur de la portière.  Il fait beau et chaud.  Les frontières tombent, les bulles éclatent, le monde s’ouvre aussi grand que les fenêtres de l’auto le permettent.

L’attention du conducteur du pick-up quitte le trafic pour se poser sur une cycliste qui débarre son vélo.  Il émet alors un retentissant sifflement.  Du coin de l’œil, la cycliste identifie l’origine du son sans relever la tête — ne surtout pas relever la tête comme le ferait un animal de compagnie bien dressé.  Elle réussit enfin à désenchevêtrer le cadenas des rayons de la roue et au même moment, le trafic reprend de la vitesse, emportant avec lui le sifflement.

Se faire déshabiller du regard lorsque l’on marche sur le trottoir, se faire suivre par un dude qui réclame un sourire, se faire toucher la fesse ou le sein dans un bar, se faire couper la parole lorsque l’on exprime une opinion, reprendre la parole et se faire traiter d’hystérique ¹.

Ces exemples quotidiens et d’apparence banale illustrent un sexisme latent dans les rapports entre les hommes et les femmes.  Des rapports strictement sexualisés.  Car que dit-on exactement en usant ces propos et ces gestes?  Je suis un homme, tu es une femme et voilà ce que je veux qu’une femme soit. Lorsqu’un homme aborde une femme de cette façon, il ne s’adresse pas à la personne, mais à un fantasme.  Un fantasme réducteur, modelé de clichés physiques, sociaux et sexuels rigides et sans créativité ².  L’unicité de cette personne est totalement évacuée.  Et devant cet être qui n’existe pas vraiment au fond, tout est permis ³.

Il est pourtant reconnu que tous ont droit à l’autodétermination et à la liberté de se réaliser selon leurs aspirations.  Et surtout de se sentir en sécurité pour l’exprimer. Comment expliquer alors ces propos et ces gestes quotidiennement répétés, toujours bien ancrés dans les rapports entre les hommes et les femmes? Parce que personne, pas même une femme, ne veut être étiquetée de féministe 4. Seulement, il n’y a personne de mieux placer que les femmes pour exiger un traitement égalitaire et respectueux envers elles. Qui prendra notre défense si même nous, nous refusons de le faire?

En ne nous affirmant pas, nous consentons, entre autres exemples, à l’inégalité salariale en faveur des hommes 5, perpétuons la croyance qu’une femme qui dit non aux avances d’un homme désire, en fait, signifier sa grande attirance envers celui-ci — c’est bien connu que les femmes sont pudiques et incompréhensibles.

Si nous ne sommes pas plus incompréhensibles que les hommes, nous sommes certainement trop souvent silencieuses devant ces situations. Ironique de penser que nous devons rester passive publiquement devant le machisme, mais qu’au lit, nous devons gémir et crier l’habilité sexuelle de notre partenaire quoi qu’il en soit réellement.

***

Un petit café de quartier où il fait bon flâner, un café à la main, la bouche pleine de tartines.  Près de la caisse, une cage d’oiseau dorée.  Deux barbies y sont confortablement installées autant que faire se peut avec des jambes sans genou et des pieds éternellement pointés.  Habillées de robes affriolantes, elles sourient sans faiblir, à travers les barreaux, à tous ceux qui croisent leur regard et même à ceux qui ne le croisent pas.

 

1 The Mansplaining: The science

2 La séduction prédatrice

L’ETS montrée du doigt pour son inaction. Une première plainte vient d’être déposée.

Pleurer comme un cochon de lait

L’injustice salariale frappe aussi les diplômées universitaires

Pluie oblique d’un après-midi

Une pluie drue et légèrement oblique mouille la ruelle.  Les jeunes feuilles ploient sous le poids des gouttes d’eau.  La nature dégoutte.  Un client du garage d’à côté épuise sa patience avec cadence sur la cloche posée sur le comptoir d’accueil — ding!  Une brise chargée d’humidité et de sésame grillé fait danser le géranium sur le bureau.  Le poil de mes jambes se hérisse sous sa fraîcheur bien qu’elles soient enlacées avec celles d’un autre.  Orteils colorés, entremêlés dans les mailles de la couverture : est-ce les miennes ou les siennes?  Je lis.  Il dort.  Ding!  Le client attend encore.

Cuba portatif

Accotée à une rampe, attendant le prochain tram, je regarde les immeubles rejeter des masses de travailleurs sur une grande artère.  Les trottoirs sont bondés d’une foule bigarrée : t-shirt mou, chemises colorées, vestons faussement relax et tailleurs structurants.  Tous rythmés par le bruit monotone des klaxons.  Danse asynchrone.

Perce alors des notes saccadées d’un air cubain.  La musique nasillarde crachée par une radio trop portative précède un homme propulsé par une mobylette électrique.  Le visage ridé par un sourire, une main négligemment déposée sur le guidon, il louvoie entre ces spectateurs malgré eux.  L’homme bat la mesure de l’épaule au talon, un trilby immobile au sommet de sa tête malgré sa posture obliquement précaire.  Il opère quelques virages serrés offrant un rappel inespéré, pour ensuite filer.