En passant

La couleur du gruau

Le stéréotype est tenace.  Le geek, le joueur de hockey, le banlieusard, c’est immédiat, une image apparaît.  Qu’il s’agisse du passant croisé sur le trottoir ou la nouvelle fréquentation d’une amie, trente secondes et vlan!  Le jugement tombe.  Plutôt réducteur, oui.  Mais si facile!  Apposer une étiquette, c’est tenter de saisir sans le moindre effort l’essence de l’inconnu. Activité à laquelle je m’adonne fréquemment, il va s’en dire.

L’ancien voisin de M. B., homme d’âge mûr avancé, était vêtu d’un pantalon qui, si la couleur variait du noir au gris, était invariablement agencé à une camisole en coton blanc.  Impossible de résister à l’envie de spécifier qu’un cerne jaunâtre colorait chacune des aisselles.  Tout comme les murs de son logement d’ailleurs. Parce que, peu importe la tâche qui l’occupait, une cigarette pendait à ses lèvres.  Sans grands efforts, vous en conviendrez, le qualificatif qui s’impose fait référence à une série télé du même nom.

Mais si cet exercice est vrai pour moi, il l’est nécessairement pour l’autre.  La preuve m’en a été donnée il y a quelques semaines.

Assise au travail avec une amie aux cheveux rouges, nous discutons des derniers repas concoctés.  Je lui décris ma nouvelle recette : une salade de quinoa et betteraves.  C’est à ce moment qu’une collègue de travail intervient.

Alors, vous êtes végétariennes?

Je termine la citation par un point d’interrogation par déduction puisque je suppose qu’elle avait l’intention diplomatique de nous laisser la liberté d’affirmer ou d’infirmer l’énoncé.  Toutefois, selon le ton adopté, rien de moins sûr.

Chaque fois que l’événement se produit, je baragouine que non en justifiant mes choix alimentaires.

Me voilà étiquetée à mon tour.  Grano.  Et s’il y a un cliché parmi les clichés, c’est bien la grano.

Une grano a les cheveux longs et ébouriffés donnant la mesure de sa pilosité corporelle.  Elle dégage une odeur de lavande ou d’origan.  Sous toutes ses fenêtres de son appartement, des germes de toutes sortes croissent et elle nourrit affectueusement un champignon avec lequel elle produira sa kambucha.

Cela étant dit, j’aimerais ajouter comme justification que n’ayant pas une passion particulière pour le pâté chinois ou le steak -petit-pois, je cultive une curiosité culinaire.

À ce sujet, ma dernière découverte est pour le moins singulière.  Un jeune ingénieur, sensible à l’épuisement des ressources de la Terre dû par la surpopulation mondiale et terrassé par la lourdeur de la tâche quotidienne qu’est de se sustenter, a créé un super aliment.  Le Soylent, une mixture semblable à un gruau lisse, recèle tous les composants nécessaires à la bonne santé de notre corps.  Substituant les trois repas de la journée, son créateur proclame que Soylent mettra un terme à la faim dans le monde, permettrait une démocratisation de l’alimentation et sera une solution aux problèmes environnementaux causés par la production de notre pitance.  Fini le temps des maux de tête dus à l’élaboration des repas de la semaine qui doit plaire aux petits et aux grands, qui grugent un temps que personne n’a et qui doit remplir les exigences du guide alimentaire de notre pays!

Des journalistes se sont prêtés à l’expérience : une semaine à carburer au Soylent. Leurs impressions divergent de façon notable de celles du cuisinier futuro-écolo-humanitaire.  Si leur transit intestinal se rebelle plus que prévu, leurs récriminations touchent surtout le manque de plaisir.  Aucune texture, couleur, saveur ou variété pour émoustiller leurs sens.  Cette carence a même fait naître chez eux de la jalousie devant leurs collègues jouissant de leur cabaret regorgeant d’aliments finement apprêtés par la cafétéria.

Conclusion, l’alimentation est une expérience complexe.  Tout comme le geek, le joueur de hockey et le banlieusard en fait.  Cela étant dit, je réviserai un jugement : le pâté chinois offre une explosion de saveurs et de textures finalement.

P.S. Intéressé par la salade de quinoa et betteraves?  Écris-moi!

 

http://www.soylent.me/