Le frisson d’une aile de poulet

L’aile de poulet a son heure de gloire tous les ans, vers la fin du printemps.  Elle se mange préférablement sur le bout d’un siège, entre deux doigts très crispés par la tension causée par une rondelle qui ne glisse pas toujours du bon côté de la patinoire.  L’aile de poulet s’offre parfois même un dernier vol lorsque ladite rondelle se faufile entre les poteaux de l’adversaire.

Je revois une amie, filmée à son insu, assise sur une fesse, une mèche de cheveux embobinée autour d’un doigt, au paroxysme de l’anxiété.  Libérée de toute cette tension par un adroit lancer projetant le disque dans le filet du bon bord, son doigt en profitant pour se défaire de ses chaînes capillaires, elle se retrouve sur ses pieds, les bras dessinant dans l’air le «V» de la victoire, un cri de joie à la mesure du suspens vécu quelques secondes plus tôt.  Ses muscles se détendant, s’ensuivent alors une danse et une course concentrique autour du divan.

Je ne sais pas si ma tiédeur devant l’aile de poulet a annihilé tout potentiel d’intérêt pour une rondelle sur la glace d’un aréna, mais, je vous le confirme, je regarde un match de hockey comme Peter McKay parle des femmes canadiennes : je n’y connais rien et surtout, je n’y comprends rien.

J’attends toujours la fin des séries avec une impatience certaine puisque la coupe Stanley annonce alors mon retour dans les conversations mondaines.  Car, contrairement au ministre McKay, je m’abstiens de tous commentaires lorsque je ne suis pas familière avec le sujet.  Ou presque.  Je me permets quelques exclamations contraires aux supporters qui m’entourent histoire d’exacerber leurs sentiments patriotiques.  Et c’est exactement cela qui me renverse : le pouvoir qu’a le sport de mobiliser et de rassembler toute une population derrière une même cause.  De la classe politique aux altermondialistes en passant par les groupes de défenses des droits des animaux, je vous le dis, calquez vos stratégies à celles de ces grands événements sportifs.  Le monde s’en portera que mieux!

La preuve nous en ai donné depuis quelques semaines.  Pendant la journée, le temps est suspendu quatre-vingt-dix et quelques minutes à la fois.  Devant un écran dans un salon, une salle de conférence, dans un resto, un bar ou sur un trottoir, on se rassemble.  Et durant cette pause internationale, tous les yeux suivent un même trajet, les respirations, apnées et cris se synchronisent.

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Jeudi soir, à l’ouverture d’un festival mystiquement estival, me voilà une parmi des milliers d’autres.  Le ciel se décline dans les tons du rouge au bleu au-dessus d’une foule qui n’a d’yeux que pour une scène toujours vide.  L’orchestre s’installe, une clameur s’élève de la marée humaine devant lui.  Une première note cuivrée annonce alors le début d’une performance haletante.  Quatre-vingt-dix minutes à chanter, sauter et crier au rythme militaire des caisses claires.  Le départ du chanteur crée un bourdonnement enflant graduellement, se propageant d’une rangée à l’autre.  Au départ informe, le grondement se transforme en la dernière mélodie entendue.  Le chanteur, interpellé, revient hypnotisé par la voix de la foule.  Une voix composée de milliers de personnes qui accompagnera l’ultime prestation de la soirée.  Les musiciens, dégouttant de sueur, saluent le public tout comme le font les joueurs d’une équipe sportive.

Chers supporters exaspérés par ma froideur devant votre ferveur, j’ai compris.  Nous sommes, chacun de notre façon, à la recherche du frisson.  Un frisson naissant de l’immense énergie générée par une foule d’inconnus réunis pour un même événement, un même but mais dont chaque individu est l’auteur.  Un constat fort et porteur de grandes promesses.  Si seulement…

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