Capital de vent

Les nuages sont gris et bas aujourd’hui.  Ils sont inlassablement poussés et remodelés par un vent d’ouest.  Ce même vent qui s’acharne sur les dernières feuilles qui s’accrochent à leurs branches.  Nous savons qui aura le fin mot de l’histoire.  Ayant toujours particulièrement apprécié les journées de grisaille, j’en profite pour faire une marche dans le quartier.  Mes pieds soulèvent à chaque pas des tas de feuilles ayant abandonné le combat.

Tout le long de ma promenade, des cottages et des divers-plex sont ornés d’une affiche nous informant qu’ils sont en vente.  Les sourires figés des agents immobiliers sur les pancartes tentent de me convaincre de leur expérience.  Mais tout ce qu’ils éveillent en moi est de l’inconfort.  Leurs regards me fixent, peu importe l’angle auquel je me trouve de l’affiche.  Je ne peux y échapper, même une fois le coin tourné.  Tout comme le souhait que je ne m’explique pas de devenir propriétaire.  Une envie probablement un peu naïve, mais toute même de plus en plus présente de bâtir un logis à mon image, selon mes goûts et aspirations.

Pourtant, malgré leur sourire d’apparence avenante, il en est tout à fait autrement.  En fait, ces sourires ne me sont pas destinés.

Revenons quelques semaines en arrière.  Décidée à m’investir (c’est le cas de le dire) avec intérêt (il pleut des jeux de mots!) dans la planification de mes finances, je contacte une firme de planificateurs financiers.  Un homme poli, au ton expert, me joint par téléphone pour définir un peu mieux mon profil d’investisseur et mes objectifs de vie.  Pensant être prête à répondre avec aplomb à ses interrogations normalement angoissantes, je me retrouve néanmoins K.O. dès la première question.

–Quel est le montant de vos placements actuellement, madame?

Ignorant le madame dont il m’étiquette, je réplique simplement par le nombre correspondant.  Ce à quoi il m’expliquera pendant plusieurs minutes que ne possédant pas au moins 100 000 $, il ne serait pas judicieux de lui confier la tâche de faire fructifier mes (maigres) acquis puisque les intérêts gagnés ne suffiraient pas à payer ses honoraires.  Aucun profit possible donc.  Il me recommande alors de prendre rendez-vous avec un conseiller de mon institution bancaire.

J’ai raccroché, outrée.  J’aurais voulu lui répondre que j’avais déjà consulté des conseillers de mon institution bancaire et que plusieurs années plus tard, c’est certainement un peu grâce à eux que je me faisais maintenant refuser les services d’un courtier en placement.  Mais tout ce qui me venait en tête était que pour devenir riche, il fallait être riche au départ.

Je suis une petite épargnante de la classe moyenne.  Touchée par les discours alarmistes sur une retraite future qui relève de plus en plus de la science-fiction, je n’ai visiblement pas accès à la propriété dans un rayon pédalable de mon lieu de travail.  Célibataire au sens de la loi, j’arrive à l’âge charnière de trente ans où tout semble me dire que ma vie doit se placer.  Mais se placer où, voilà la question.

Je ne suis pas malheureuse.  Au contraire.  Malgré les revers, j’ai une vie remplie de toutes sortes de choses qui me ressemblent.  Seulement, je dois avouer que  l’écart entre l’image que je me faisais de mes trente ans et celle qui décrit ma vie actuelle me frappe de plein fouet.  Pas de regrets, mais une impatience grandissante qui se manifeste en une boule au fond de ma gorge.

Un coup de vent me ramène sur le trottoir.  Des cheveux dans la bouche, je maudis le vent qui ne va pas le sens que je voudrais.  C’est ce vieux Sénèque qui disait :

«Il n’y a point de vent favorable pour qui ne sait en quel port se rendre» 1

Les jours raccourcissent de plus en plus.  D’une journée à l’autre, je baisse les rideaux du salon quelques minutes plus tôt.  L’automne est un temps de repli sur soi, de réflexion.  Sénèque devait aimer l’automne et le vent qui lui est inextricablement lié.  Tout comme moi d’ailleurs.

Je me tourne alors, visage face au vent.  Une rafale gonfle mon K-Way.  Allons à la maison.  Il est temps de baisser les rideaux.

1Sénèque, Lettres à Lucilius, VIII, 71

 

3 réflexions sur “Capital de vent

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