Pleurer comme un cochon de lait

Le bal du temps des Fêtes a été faste cette année. J’entends par bal tous les soupers qui précèdent la semaine de festivités circonscrite par la veille de la naissance du petit Jésus et la Saint-Sylvestre.

Ce bal est plus que nécessaire. Aucun coureur n’entreprendra un marathon sans entraînement et étirements. Et puisque l’estomac est un muscle, il mérite aussi une période préparatoire au marathon alimentaire qu’il l’attend à chaque fin décembre.

Je disais donc que le bal a commencé en grand. Un collègue de M B, un cuisinier, nous a invités à souper. Étant Français, je m’attendais à un repas gargantuesque. J’ai été servie.

Dès notre arrivée dans l’appartement, une chaleur nous a enrobés, une chaleur provenant assurément d’un four allumé toute la journée. Des plateaux débordant de bouchées de gravlax, d’huîtres et de betteraves nous attendaient .  Une main hésitante à faire un choix et l’autre tenant une flûte de champagne, mon regard s’est posé sur la fenêtre devant moi, bordée d’une dentelle de givre. Témoignant de la glaciale soirée à l’extérieur, je n’avais qu’une seule envie, prendre place autour de la table avec les autres convives. Le froid force le rapprochement à ce qu’on dit. Et que dire d’un copieux souper bien arrosé?

Les plats se sont enchaînés comme seul sait le faire Mennekenpix le Belge, le cuisinier des Titans. Gnocchis à la ricotta dans sa sauce aux tomates, tourtières de cailles, cochon de lait entier reposant sur deux chapons dodus et rôtis sur leur lit de carottes et de rates, trou normand (ouf!) et desserts. Et quels desserts! Saint-Honoré, feuilletés et cannelés. Soyons francs. Tous les plats étaient délicieux. Mais je me serais nourrie uniquement de cannelés. J’en rêve encore.

L’alcool a coulé à flots bien entendu. Notre hôte avait de plus en plus de la difficulté à se faire comprendre au fur et à mesure que la soirée avançait, le taux d’alcoolémie étant inversement proportionnel avec la souplesse de la mâchoire à ce qu’il semble. Pourtant, personne n’a eu aucune difficulté à déchiffrer son : «pleurer comme une fille» au travers de la conversation.  Ce à quoi j’ai répondu, malgré les trois petites heures au compteur de notre toute nouvelle relation : «Ça veut dire quoi pleurer comme une fille? »  Sa réponse a été aussi directe que sa désinhibition préfrontale le permettait : « Non, mais putain! Tu ne m’avais pas dit que tu sortais avec une putain de féministe! » en s’adressant à M B. Tout le monde a ri.  Le sujet était clos.

Il n’y a eu aucun malaise, car, contrairement à ce qu’il pensait, il me complimentait.  En effet, j’aime bien être associée à un groupe revendicateur dont les membres sont connues pour être poilues, pour brûler leur soutien-gorge en public ou pour détester les hommes au point de choisir d’être homosexuelles.  N’est-ce pas ironique que de jeunes femmes d’aujourd’hui se dissocient, avec véhémence parfois, du mouvement à l’origine de lors existence juridique?

Bien loin de moi l’intention de faire un procès à ce jeune virtuose du cannelé.  Et j’ai encore moins envie de faire la chronologie du droit de la femme des sociétés occidentales au cours du siècle dernier.  Non.  Seulement, cette phrase d’apparence anodine, répétée telle une expression consacrée, continue de résonner en moi.

Parce que cette phrase a une connotation négative, péjorative, qui fait référence à un deuxième sexe, à un sexe faible[1].  Qui veut pleurer, courir ou crier comme une fille? Personne.  Pas même une fille.  Et c’est bien là tout l’enjeu.  Même une fille ne veut pas être une fille.  Et une fois adulte, elle ne veut pas être taxée de féministe.

À leur décharge, c’est vrai qu’il n’est pas tentant d’être une femme sachant qu’en allant seule au garage, c’est à coup de « petite madame » qu’elle ne se fera pas vraiment expliquer l’origine du montant exorbitant de sa facture; qu’il n’est pas tentant d’être une femme sachant qu’en posant une question au commis de la quincaillerie du coin, c’est à son conjoint qu’il répondra; qu’il n’est pas tentant d’être une femme sachant qu’en allant faire ses courses, elle sera peut-être suivie, voire harcelée par un passant[2]; qu’il n’est pas tentant d’être une femme sachant que si elle est agressée sexuellement, elle préféra souvent ne pas dénoncer l’agresseur de peur de représailles ou simplement ne pas être crue[3].

Être féministe, en fait, c’est être humaniste.  C’est sortir du carcan des préjugés.  C’est accueillir avec curiosité et respect l’unicité de chacun dans la diversité qu’offre le monde.  C’est reconnaître l’autre et lui permettre d’être ce qu’il est, de devenir ce à quoi il aspire.  Le féminisme doit être compris comme un mouvement de liberté qui donne droit à l’autodétermination, tous comme le font les mouvements contre le racisme ou l’homophobie.  Et cette réflexion entamée il y a un bon moment déjà résonne d’autant plus fort en moi en cette semaine suivant l’attentat au Charlie Hebdo.

[1] De Beauvoir, Simone. « Le deuxième sexe »

[2] https://medium.com/matter/its-impossible-to-prevent-someone-from-eyefucking-you-a1cd688392b2

[3] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/11/05/004-agressions-non-denoncees-campagne-federation-femmes-quebec-twitter.shtml

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