Tableau

Un homme sur le trottoir observe attentivement des objets étalés sur des tables bancales : breloques clinquantes, plats de service aux bordures dorées, flamands roses encadrés de faux jade. Ces trucs, rarement mis côte à côte, demandent un effort de concentration pour apprécier chacun d’eux.  Pour l’homme, cette aptitude semble être une seconde nature.  Il les manipule avec soin en caressant sa longue barbe blanche, pensif.  Une dame est assise dans les escaliers, visiblement l’instigatrice de ce bazar.

Le temps est doux.  Le soleil se devine derrière des nuages qui s’étirent jusqu’à devenir transparents.  Les feuilles des arbres, longuement espérées, créent une ombre changeante sur la rue selon l’humeur de la brise.  L’air est palpable d’humidité.  Rien ne prédispose l’homme à se vêtir d’un pantalon et d’une veste de polar assorti au motif de camouflage.  Et pourtant.  Malgré son chapeau d’explorateur, il sort bredouille de cette chasse au trésor.  Il salue d’un clin d’œil la dame toujours assise dans l’escalier et se dirige vers son pick-up.

L’homme fait le tour du camion.  Il teste d’un coup de main les câbles élastiques qui retiennent une toile illustrant un paysage d’automne.  La forêt, le ciel, les canards sur l’étang se fondent dans la lumière ocre d’un crépuscule.  Une scène d’où provient certainement l’homme.  Trônant peut-être confortablement jadis un manteau de cheminée d’un sombre chalet de chasse, le tableau est maintenant derrière la cabine du pick-up, beaux temps, mauvais temps.  Une fois l’homme rassuré par la solidité du dispositif, il rembarque et démarre le moteur.  Les canards s’éloignent alors, leurs cancans enterrés par le bruit du moteur.

Écouter ou l’art de manger un sous-marin

«Ça y est! J’ai annoncé à mon frère qu’on déménage ensemble cet été. »  Je suspends momentanément ma tentative de prendre une bouchée égale de mon sous-marin. Il est passé minuit, les habitués sont affalés sur les banquettes du dinner, la reprise d’Entrée principale joue sur l’écran plat posé à côté de l’horloge coucou. Toutes ses distractions compliquent une tâche déjà ardue au départ. Cette déclaration de M. B, m’empêchant d’y mettre la concentration nécessaire, j’ai déposé le long sandwich. Mais commençons par le début.

C’était un dimanche cet hiver. Le rideau était baissé depuis déjà quelque temps, j’étais enroulée dans une douillette.  Je flânais sur les interwebs lorsque je suis tombée sur un site de tapisseries.  Mon excitation n’avait d’égale que celle de M. B lorsqu’il visionne les bandes-annonces du prochain Star Wars.  Ce n’est pas peu dire, croyez-moi.  Je l’ai justement interpelé pour lui partager ma vision de notre futur salon.  À ma grande surprise, plutôt que de me répondre son éternel : « Il te faudrait une villa à t’écouter meubler et décorer toutes ces pièces dont tu me parles tous les jours. », il a fermé la porte et s’est assis près de moi, une fesse sur la douillette.  Partant du précepte que mon lectorat est doué du sens de la déduction, je n’ai pas à préciser davantage le sujet de cet échange conjugal.

Ma surprise vient, très probablement, du fait que j’entretiens souvent le fantasme que M. B et moi réfléchissons sur les mêmes sujets selon un même schème de pensée.  Erreur grossière, me direz-vous, à la base de nombreuses chicanes de ménage.  Vrai.  Me revient alors en tête un cours que j’ai suivi à l’université : l’écoute active.  S’il était dispensé à des fins professionnels, c’était certainement le cours ayant le plus grand potentiel à changer la vie personnelle de chacun des auditeurs.  Je l’affirme rétrospectivement toutefois.

Révélation majeure : écouter activement est très énergivore.  D’où l’existence de phrases clichées qui ne demandent que l’effort musculaire d’articuler les mots, évitant la réflexion parfois infructueuse et normalement préalable à l’émission de mots.  Mais si cette technique est assurément économique, elle se justifie surtout, je crois, par la peur du silence.  La peur du silence stimule invariablement une logorrhée d’inepties, un processus diamétralement opposé à l’écoute active.  Voilà le cœur de l’écoute active à mon avis : reconnaître cette crainte qui entrave une véritable de présence.  Tous ses mots se veulent apaisants peut-être, mais servent plutôt à nous rassurer, à masquer un malaise devant le questionnement ou la souffrance de l’autre.  On témoigne davantage d’empathie et de compréhension en avouant très simplement notre ignorance, notre impuissance.  Ne rien dire, c’est laisser toute la place à l’autre.  Avouer notre impuissance, c’est vivre un peu l’expérience de l’autre.  Cela étant dit, ne bannissons pas les phrases clichées.  Elles restent un outil essentiel aux « pourquoi? » incessant d’un petit cousin en mal d’expression verbale.

Ne pouvant pas être contre la vertu, je tente inégalement, j’en conviens, de mettre en pratique l’enseignement reçu lors de ce fameux cours.  J’ai vite constaté, et je le constate encore, que s’il est relativement facile de faire usage d’écoute active avec un inconnu, il en est tout autrement avec notre mère ou notre amoureux.  Les réflexes défensifs et la mauvaise foi n’étant jamais bien loin, il faut redoubler d’efforts pour demeurer attentif et réceptif avec un proche.  Mais revenons sur la banquette du dinner.

En saisissant mon sous-marin à deux mains, je me remémore notre discussion qui n’a pas porté sur la tapisserie finalement.  Mais elle était plus que nécessaire.  Parce qu’une tapisserie se pose beaucoup plus facilement à deux.  Il sera beau notre salon.