Cuba portatif

Accotée à une rampe, attendant le prochain tram, je regarde les immeubles rejeter des masses de travailleurs sur une grande artère.  Les trottoirs sont bondés d’une foule bigarrée : t-shirt mou, chemises colorées, vestons faussement relax et tailleurs structurants.  Tous rythmés par le bruit monotone des klaxons.  Danse asynchrone.

Perce alors des notes saccadées d’un air cubain.  La musique nasillarde crachée par une radio trop portative précède un homme propulsé par une mobylette électrique.  Le visage ridé par un sourire, une main négligemment déposée sur le guidon, il louvoie entre ces spectateurs malgré eux.  L’homme bat la mesure de l’épaule au talon, un trilby immobile au sommet de sa tête malgré sa posture obliquement précaire.  Il opère quelques virages serrés offrant un rappel inespéré, pour ensuite filer.

Une dépression en la mineur

Mercredi midi. Une salle d’attente comme il y en a partout : des chaises contre les quatre murs d’une pièce exiguë, des Chasse et Pêche, Châtelaine, Bel-Âge (en première page, une femme semblant être âgée de 40 ans souriant de toutes ses dents bleutées). Tous datés de 2007 bien sûr. Au cas qu’une tendance capillaire nous ait échappé entre temps.

Mais surtout, la radio. Dis-moi quel poste de radio est syntonisé et je te dirai où tu attends. Le phénomène le plus remarquable est sans contredit la salle d’attente des dentistes. Peu importe le bureau de dentiste fréquenté à travers la province, les chansons jouées y sont les mêmes. Dans un effort anxiolytique peut-être, l’Ordre des dentistes du Québec a standardisé leurs listes musicales. Les France d’Amour, Brian Adams et Marie-Denise Pelletier leur doivent beaucoup.

Revenons maintenant à la salle d’attente du mercredi midi. Donc, assise sur une chaise, n’ayant pas de livre avec moi, ni téléphone, je ne me résous tout de même pas à passer l’auto-quiz déterminant si je suis du type carpe diem ou planificatrice névrosée. Pas de zone grise possible.  Je fixe plutôt le cadre d’art contemporain accroché au mur devant moi intitulé La bête. J’en fais vite le tour et je prends alors conscience de la musique classique qui cesse de jouer pour faire place à une série d’annonces publicitaires. Eh non! Pas d’Isabelle Boulay ou de Mario Pelchat qui pleure dans la pluie. Ici, c’est plutôt Schubert qui sonate en la mineur. Effort certain pour cultiver l’oreille des impatients de cette salle d’attente.

Première annonce.

«Venez nous visiter lors de notre événement porte ouverte en fin de semaine! Parce que vous êtes encore jeunes, la résidence Côte d’Azur vous offre un environnement sécuritaire et qui sera vous stimuler grâce aux dizaines d’activités comme la Zumba sur musique actuelle, les tournois de billard et l’aquarelle sur soie! Nous vous attendons!»

Question. Étant encore considérée jeune par Statistiques Canada, comment se fait-il que je ne participe à aucune de ces activités?

Vient ensuite le Complexe funéraire Y. La voix feutrée du lecteur, mais assurément chaleureuse m’assure que grâce à leurs services, mes funérailles pourraient être le moment tant attendu de réaliser mes fantasmes les plus fous. Mais bon. J’hésite encore à remettre ma mort entre leurs mains. À suivre.

Finalement, un homme au ton posé nous explique pourquoi donner à la fondation X qui désire créer une maison de soins palliatifs. Leur slogan : «Donnez et vous recevrez». Vraiment?

Entendons-nous. Ce n’est pas la tranche 18-35 ans qui est visée par ces publicités. Et j’imagine que ces compagnies/organismes ont fait une étude de marché et en sont venus à la conclusion que leur clientèle était des amateurs de musique classique et de fidèles auditeurs de cette chaîne de radio.  Le résultat : des moments publicitaires d’une exquise morbidité. Ce qui m’amène à penser que, finalement, les vieux devraient fréquenter les salles d’attente de dentistes. Il en va du maintien de leur santé mentale.

N.B. Toute ressemblance avec des compagnies/organismes existantes est purement le fruit de votre imagination.